La Suisse Pendant la Seconde Guerre Mondiale: Plus qu’une Histoire de Choux de Bruxelles

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by Quentin Pache

“On voit que t’as pas connu la guerre, toi! ‘’ Les paroles de ma grand-mère me reviennent en mémoire. Elle me les ressassait à chaque fois qu’il me restait deux choux de Bruxelles sur mon assiette en fin de repas. Cette remarque typique du troisième âge fait bien sur référence à la Deuxième Guerre Mondiale et au rationnement des aliments. Mais en Suisse ? Beaucoup tendent à penser que les Suisses sont neutres, l’ont toujours été, et dès lors passèrent les années 39-45 à polir leur or et affiner leurs fromages en attendant tranquillement que l’orage passe. D’autres avec un peu plus de certitude vous diront que les confédérés firent bon commerce avec Hitler en lui offrant quelques fusils et quelques juifs pour qu’il ne pose pas ses bottes estampillées de swastikas sur le sol helvète. En réalité, la situation de la Suisse pendant la deuxième guerre mondiale fut bien plus compliquée que cela, et l’entièreté de sa population fut mise à l’épreuve d’une manière ou d’une autre.

Si ma grand-mère n’accepte pas que je laisse des choux de Bruxelles sur mon assiette, c’est parce que la Suisse, tout comme le reste de l’Europe, n’avait pas suffisamment à manger pendant la guerre. La moitié de sa nourriture venant de l’extérieur, la Suisse doit se serrer la ceinture dès le début du conflit. En 1940, on lance alors le Plan Wahlen : tous les terrains propices à l’agriculture sont cultivés. Du terrain industriel au stade de football en passant par les parcs publics, on plante des pommes de terre à tout bout de champ. Malgré tout, le degré d’autonomie de la Suisse augmente de moins d’une dizaine de pourcents, mais l’action a le bénéfice de rassurer la population.

Ce n’est cependant pas avec un sac de patates que la Suisse compte assurer sa défense. Se balader dans les montagnes suisses est un véritable plaisir, mais les randonneurs peu habitués risquent la surprise de trouver quelques entrées de tunnels lugubres et autres fortifications cachées entre deux sapins au fond d’un vallon. Il ne s’agit pas d’art brut helvétique mais bien de restes de la Seconde Guerre mondiale. Nos montagnes sont aussi trouées que du fromage : entre 1933 et 1945, on y construit des dizaines de milliers d’ouvrages fortifiés et tout un système de défense. On l’appelle Le Réduit National, dans lequel l’armée suisse se retirerait en cas d’invasion, forçant l’ennemi à une guerre longue et épuisante. Le réduit était à la Suisse ce que la ligne Maginot était a la France… sans les Belges pour voisins. Tous les ponts et tunnels sont également minés, afin de ralentir et dissuader l’envahisseur. Les opinions diffèrent, mais beaucoup admettent que la perspective de rencontrer une telle résistance découragea l’Allemagne nazie d’envahir la Suisse. Nous autres helvètes sommes pour notre part fiers de ce plan visant a protéger nos belles montagnes, sans réellement penser au fait qu’il s’agissait d’abandonner lâchement la population Suisse vivant sur le plateau…

Pour mettre en application le plan du Réduit National mais surtout pour garder la frontière et assurer que la neutralité suisse soit respectée, il faut une armée et des soldats dignes de ce nom. Dès la montée des tensions en Europe, la Suisse commence à s’armer. Au déclenchement de la guerre, l’Assemblée Fédérale élit Henri Guisan au titre de Général de l’Armée Suisse. Il faut savoir que la Suisse n’élit un général qu’en temps de guerre, et il s’agit cette fois d’un francophone, ce qui reste une énorme fierté pour les Romands. Tout bon Welsch (Suisse-Romand) qui se respecte a un portrait du General Guisan dans sa cave. Mais revenons à nos soldats. Environ 120 000 de ces derniers sont mobilisés en 1939, mais quand la France tombe aux mains des allemands en juin 1940, la deuxième mobilisation générale appelle 700 000 hommes sous les drapeaux alors que le pays ne compte que 5 millions de citoyens. Les femmes prennent la place de leurs maris aux champs ou à l’usine. Tous tremblent à l’idée d’une invasion allemande, mais malgré de nombreuses menaces, la Suisse est épargnée. Plusieurs combats aériens auront cependant lieu avec la Luftwaffe nazie et plus tard un certain nombre de bombardiers alliés désorientés prirent des villes suisses pour cible – sans oublier le fleuron de l’aviation britannique qui confondit Genève et Gênes. Mais jusqu’à la fin du conflit, la Suisse parvient à garder les troupes de l’Axe tout comme les troupes alliées hors de ses frontières.

Les historiens peinent à s’accorder sur le pourquoi qui empêche Hitler d’envahir la Suisse, malgré sa position stratégique alléchante et son délicieux chocolat. Une chose est sûre: le temps et les moyens qu’Adolf et ses sbires auraient dû y consacrer n’en aurait pas valu la chandelle. Il faut également avouer que les helvètes ont le sens du business, et que l’énorme majorité de leurs exportations de matériel militaire va à l’Allemagne Nazie. La Suisse accepte aussi volontiers l’or cédé à l’Allemagne par la Hollande et la Belgique, et autorise certains trains à circuler entre l’Allemagne et l’Italie. Elle fait donc beaucoup pour rester dans les petits papiers de son effrayant voisin. En Suisse, on dit que c’est par principe et conviction que, guidés par le Général Guisan, nous restâmes neutres.

Admettons-le, le rôle de la Suisse fut loin d’être exemplaire pendant ces six années de guerre. Plusieurs décennies après sa fin de cette dernière, la Suisse fut à juste titre critiquée quant à sa politique d’asile, le refoulement de réfugiés juifs, la gestion de fonds en déshérence ou encore le commerce avec l’Allemagne Nazie.

Au final, cette histoire de choux de Bruxelles explique bien plus que la nécessité d’apprendre à un petit fripon comme moi à finir son assiette. Ne voyons pas ces souvenirs d’antan comme un simple “Tu n’sais pas ce que c’est que d’avoir faim!‘’ ; il y a bien plus derrière : un père envoyé garder la frontière, une mère qui prend sa place aux champs ou à l’usine, une aire de jeux transformée en champ de patates ou encore la fierté d’être resté neutre pendant le conflit. Toute une génération qui l’a bien vécue, cette guerre. Certes, pas les atrocités que vécurent nos voisins, mais la même leçon à tirer en fin de page, le souvenir qu’ils se sentent le devoir de transmettre aux générations suivantes: ne répétez pas les erreurs des générations passées!

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