France – Allemagne : 50 ans de « Je t’aime, moi non plus »

7267639172_9c5295396c_bpar Anne-Sophie Veyrier

Traité de l’Elysée : Amis pour la vie ?

Un fait. Les Belges, les Anglais, les Suisses, tout le monde en prend pour son grade. Mais il est un voisin dont on aime aussi rire dans l’Hexagone : le voisin Germain. Pour faire une bonne comédie, ajouter un personnage comique d’origine allemande à l’accent prononcé a longtemps été l’ingrédient du succès. Souvenons-nous de Jacques Villeret, dans le rôle d’un maréchal allemand particulièrement féroce, chantant gaiement « Che n’ai pas chanché » (comprendre : « Je n’ai pas changé », le tube de Julio Iglesias) dans Papy fait de la Résistance (Jean-Marie Poiré, 1983). Ce penchant comique est révélateur des relations franco-allemandes : si les Etats collaborent activement depuis la signature du Traité de l’Elysée en 1963, le rapprochement des peuples n’est pas encore complètement acquis.

Joyeux anniversaire donc à nos relations amicales avec l’Allemagne ; les deux pays ont de quoi être fiers car, si la situation politique et économique de 2013 n’a rien de commun avec celle de 1963, la bonne entente entre les intéressés n’a pas faibli en 50 ans. Il faut dire qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le rapprochement franco-allemand s’impose comme une nécessité. S’il y a bien une leçon que les deux Etats ont retenu de 1871 et 1918, c’est qu’afin d’établir une paix durable, il leur faut faire table rase du passé et se mettre sur un pied d’égalité. Pour la France comme pour la République Fédérale d’Allemagne (RFA), le Traité de l’Elysée est un moyen de se positionner dans un contexte de guerre froide et de s’assurer des intentions pacifiques du voisin. Du côté français, une bonne entente avec l’Allemagne de l’Ouest avait aussi une signification stratégique cruciale : faire barrière contre l’Union Soviétique, en s’assurant que la RFA garde des intérêts à l’ouest. D’une certaine manière, les relations franco-allemandes ont bénéficié de ce contexte tendu : lorsqu’en 1969 le chancelier ouest-allemand Willy Brandt annonce l’Ostpolitik, Pompidou insiste sur les fondements de l’amitié franco-allemande, et propose la création de lycées franco-allemands. Les peurs et les clivages de la guerre froide favorisent le rapprochement et l’amitié entre les deux anciens belligérants.

Loin de sombrer dans l’obsolescence avec la fin de la guerre froide et la réunification de l’Allemagne, le Traité de l’Elysée est reconfirmé sous Helmut Kohl et François Mitterrand, et le chemin vers Maastricht débute. Plus récemment, les premiers voyages effectués par Nicolas Sarkozy et François Hollande à la suite de leur élection ont été Berlin. L’amitié franco-allemande, que l’on aurait pu croire conditionnée par la guerre froide, s’est développée tant et si bien qu’elle a pu s’affranchir du contexte géopolitique qui l’a vu naître. Sur le plan politique et économique donc, le Traité de l’Elysée a fonctionné mieux que n’auraient pu l’espérer de Gaulle et Adenauer. Il a contribué à la création d’une interdépendance politique et économique entre les deux anciens ennemis, rendant ainsi toute velléité belliqueuse improbable, pour ne pas dire impossible. Mais qu’en est-il de cette « amitié franco-allemande » qu’il se proposait d’instaurer ? Si l’amitié entre les Etats est acquise, l’entente entre les peuples est un autre problème.

La France et l’Allemagne partagent des intérêts communs : économiques et politiques au niveau des Etats, culturels au niveau des citoyens. Ce n’est pas un hasard si, en France, l’allemand fait partie des trois langues étrangères enseignées au collège (avec l’anglais et l’espagnol). Il n’est pas rare non plus de voir un film allemand à l’affiche des cinémas français ; BMW fait toujours rêver les amateurs d’automobile. Et oui, les Français comme les Allemands blaguent volontiers les uns sur les autres. Et c’est peut-être là un signe de ce que remarque très justement Michel Tournier, écrivain français ayant passé une partie de sa vie en Allemagne : « Les Français estiment les Allemands mais ne les aiment pas ; les Allemands aiment les Français mais ne les estiment pas ».

Ce qui rapproche ces deux peuples, plus que de l’amitié, c’est un intérêt mutuel. La rive gauche du Rhin admire la réussite économique de l’Allemagne et tout ce qu’elle peut produire, mais pour autant ne se sent pas proche de ce peuple pourtant voisin. L’Allemagne, mis à part Berlin, n’est pas une destination de vacances très prisée en France et, lorsqu’ils doivent choisir entre apprendre l’allemand ou l’espagnol, la plupart des collégiens privilégient l’espagnol. De plus, si les Français admettent volontiers se sentir culturellement proches de leurs voisins espagnols ou italiens, on ne peut pas en dire autant de l’outre-Rhin. La France admire l’Allemagne, certes, mais n’est pas pour autant prête à se laisser dominer. En témoigne l’indignation qu’avait suscité en 2011 un spot publicitaire d’Opel tourné entièrement en allemand, avec des sous-titres en français. On y voyait un vendeur vanter les mérites de l’Opel Corsa, la voix off expliquant à la fin : « Pas besoin de parler allemand pour comprendre que c’est une bonne voiture ». D’un point de vue français, rien de plus exaspérant que de se faire expliquer dans une langue étrangère la supériorité du voisin – surtout au vu du déclin de l’industrie automobile française, et de la tendance bien française à protéger jalousement la langue de tout vocabulaire étranger. Le constructeur Renault avait alors répliqué avec humour, en tournant une parodie. On y voyait le même vendeur expliquer dans un mélange de français et d’allemand – avec un accent bien de chez nous – les mérites de la berline Mégane. Le slogan ? « La qualité version française ». Un succès médiatique, sur une recette mêlée d’autodérision et de chauvinisme. Et un message bien clair : si les Français n’ont rien contre les produits allemands, ces derniers doivent adapter leur communication.

Et pourtant, nous partageons, dans une certaine mesure, une culture commune. Qu’est-ce donc qui empêche les Français et les Allemands de se sentir proches les uns des autres ? Peut-être le fait de disposer de codes culturels différents ; rien qui ne puisse être changé donc, surtout au vu de la bonne entente politique et économique des deux pays. Car certes, les Allemands de Papy fait de la résistance sont caricaturés, mais que dire des Français du même film ? Entre un concierge collabo zélé, une famille de musiciens vieille France, et un « Super-résistant » ridicule, nous ne nous sommes pas mieux servis…

Bonn, Konrad Adenauer et Charles de Gaulle, 1958

Bonn, Konrad Adenauer et Charles de Gaulle, 1958

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