La montée des extrémismes en Europe : sonnez l’alarme ?

Nigel Farage, chef du Parti pour l’indépendence du Royaume-Uni (UKIP)

Nigel Farage, chef du Parti pour l’indépendence du Royaume-Uni (UKIP)

by Amaia Lezertua Martínez

Le résultat des élections au Parlement européen (PE) en mai 2014 aura été marqué par le succès sans précédent des partis dits «d’extrême-droite» ou «anti-européens», et encore davantage par l’explosion politico-médiatique qui s’en est suivie. Le ton général du débat a été à l’étonnement, l’alarmisme, souvent à la condamnation. Or, quand bien même la victoire de ces partis est inquiétante, il serait naïf de prétendre avoir été pris au dépourvu. La tendance vers les partis antisystème ou les partis situés aux confins de l’éventail politique se dessine depuis longtemps. Partis majoritaires et institutions européennes se chargent bien de le rappeler, agitant le spectre de l’extrémisme devant les yeux des européens. Il est intéressant de constater que ceux qui adoptent la rhétorique la plus consternée face à ces changements du panorama politique, sont ceux qui ont le plus à perdre, lorsque les électeurs se tournent vers des forces politiques auparavant marginales.

Il convient donc de s’interroger sur ce type de discours qui condamne la «montée des extrémismes», et d’en examiner les stratégies et motivations. Les exemples sont nombreux. Manuel Valls, premier ministre français, décrit les résultats des européennes comme un «séisme politique». L’ex-Président de la Commission José Manuel Barroso anticipe la déchirure du «tissu social» des mains des «extrémismes politiques et du populisme». Herman Van Rompuy, ancien Président du Conseil Européen, voit la structure européenne emportée par «les vents du populisme». Jean-Claude Juncker, successeur de Barroso, encore plus sombrement, compare l’actuelle «crise» à celle qui provoqua la Première Guerre Mondiale. L’imagerie violente et l’évocation des conflits passés semblent avoir pour but d’effrayer les citoyens. L’invocation d’un nationalisme destructeur version pré-1945 perçant la scène politique européenne sert à présenter les partis antisystèmes comme des menaces à la stabilité du continent, des fantômes venus hanter le rêve européen.

Qualifier les forces politiques émergentes comme «extrémistes»  et «populistes» – de fait assimilables aux nazis et aux fascistes – a le mérite de dissuader l’électeur moyen. Qui voudrait d’une résurrection fasciste et d’une Troisième Guerre Mondiale? Le problème de cette stratégie est qu’elle implique une simplification du choix politique, les seules options étant «pro-UE» ou «extrémiste». Les médias contribuent à renforcer ce dualisme en collant l’étiquette «extrême-droite» ou «populiste» à quasiment tous les partis qui se montrent critiques envers l’UE. Par exemple, le Washington Post déclarait peu avant les élections que «l’extrême droite» allait atteindre «50% des sièges» au PE si les intentions de vote se maintenaient vu que celles-ci donnaient 24% au Front National (FN), 15% au Parti néerlandais pour la liberté (Partij voor de Vrijheid, PVV) et 10% au Parti pour l’Indépendance du Royaume Uni (United Kingdom Independence Party, UKIP) dans leurs pays respectifs. Hormis les erreurs de calcul, cette conclusion est problématique car elle ignore les vastes différences entre ces trois partis et les subtilités de leurs lignes politiques respectives. Ainsi, le PVV est conservateur en ce qui concerne l’immigration mais favorable à la cause des organisations LGBT, féministes et sécularistes. Le FN dit défendre les travailleurs et penche vers la gauche sur certaines questions économiques (protectionnisme, nationalisation, augmentation des dépenses sociales), tant que les avantages sociaux sont réservés aux «français d’origine». Contrairement à la majorité des eurosceptiques, le pro-capitalisme UKIP veille aux intérêts de la City. D’ailleurs, il refuse toute collaboration avec le FN ou le PVV. Il est donc réducteur de ranger ces trois partis dans un même tiroir et de les présenter comme interchangeables.

Ces amalgames sont fréquents dans la presse et renforcent l’idée selon laquelle les partis montants constituent un bloc antisystème. Mais qu’ont réellement en commun le FN, le PVV, UKIP, le Mouvement Cinq Etoiles italien (M5S), le Podemos espagnol, l’Aube dorée en Grèce (XA), Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD) ou le Jobbik hongrois? Hormis leur succès croissant, leur euroscepticisme et leur marginalité, relativement peu. Mettre dans un même sac des partis à tendance fasciste – voire néo-nazi – comme XA et Jobbik, des partis anti-immigration mais constitutionnels tels que le FN ou le PVV, des mouvements néo-gauchistes comme Podemos, et des mouvements eurosceptiques démocratiques comme AfD ou contestataires comme M5S constitue une attitude politiquement maladroite et intellectuellement tendancieuse. Les partis désignés sous les termes peu nuancés de «populistes» ou «extrémistes» diffèrent considérablement dans leur idéologie, discours et programmes. Pour comprendre cette tendance à la généralisation, il faut regarder de plus près ce que ces étiquettes impliquent et ce que cache cette rhétorique.

Désigner un parti comme «extrémiste» ou «radical» revient à dire qu’il est «déraisonnable» ou «immodéré», le rapprochant des fanatiques et illuminés afin de le discréditer aux yeux des électeurs. De même, décrire un parti ou un politicien comme «populiste» vise à le rabaisser en présentant ses opinions comme de la démagogie: simplification, vide de contenu, répondant aux insatisfactions du peuple à des fins purement électorales. En effet, le terme «populisme» est souvent utilisé avec mépris pour dénigrer ceux qui essayent de faire appel à la vox populi pour critiquer les pouvoirs en place. On peut déceler là une connotation élitiste, comme si la voix du peuple ou des contestataires ne devait pas être prise au sérieux. Ainsi, dépeindre comme populiste ou extrémiste toute opposition au courant pro-européen ou aux partis majoritaires est une stratégie dangereusement simplificatrice. Un tel discours tend à sous-estimer les critiques et doléances d’amples secteurs de l’électorat, qui, face à la précarité et l’insécurité croissante, se plaignent de l’absence de réponses efficaces de la part des dirigeants actuels. Cela revient à éluder la critique politique.

Les pouvoirs en place semblent condamner à la marginalité politique ces nouveaux partis porteurs de contestation et leur tentative de réponse au mécontentement citoyen. Il serait pourtant plus constructif de traiter les véritables causes de la popularité de ces partis, qui est, en partie, causée par leur propre impopularité. Comme le signale Michel Rocard, ancien Premier ministre français et député européen : « La montée des populismes … ne résulte pas du rejet de l’Europe. La précarité, le chômage de masse, la paralysie de nos économies, la stagnation de la croissance et le désordre financier mondial sont la véritable cause d’inquiétude des citoyens, où l’extrémisme trouve sa source ». L’on ne peut qu’espérer que l’arrivée en masse des eurosceptiques au cœur de la démocratie européenne déclenchera un renouveau des partis traditionnels et des institutions de l’UE, si l’on veut qu’ils puissent retrouver le soutien du public et restaurer la confiance dans le projet européen.

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