Peut-on rire de tout?

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by Julie D’Havé

Vers 11 heures du matin le 7 janvier, deux hommes ont ouvert le feu dans les locaux parisiens d’une revue satirique causant la mort de onze personnes et bouleversant toute une société. Car, au-delà du choc, ce qui interpelle, divise et fait débat dans cet acte terroriste, c’est son motif, et sa victime: la liberté d’expression. Peut-on rire de tout ? La question est sensible, elle touche aux valeurs fondamentales de nos sociétés, mais elle n’est pas nouvelle. Les discussions à ce sujet tournent en rond car elles opposent les partisans du « oui » à ceux du   « non » investissant peu la zone grise qui se situe entre eux. Et si une solution potentielle se cachait, comme bien souvent, dans la sagesse populaire? Si l’on partait de la maxime que l’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ?

Les limites juridiques actuelles en terme de liberté d’expression à des fins humoristiques se concentrent surtout sur le potentiel de provocation. D’ailleurs, la provocation constitue une des exceptions condamnables contenues dans la Convention européenne des droits de l’homme, document de référence pour la protection des droits fondamentaux en Europe. Il est interdit d’utiliser sa liberté d’expression pour inspirer la discrimination, la haine ou la violence. Si ce concept fait facilement l’unanimité sur le principe, son application reste problématique, particulièrement dans le cadre de la satire humoristique. En effet, la jurisprudence consacre le droit à l’excès, à l’outrance, à la parodie à des fins humoristiques. Le tribunal de Paris ajoute même en 1992 un « droit à l’irrespect et à l’insolence ». Ces règles restent néanmoins peu précises. Les juges ont donc la responsabilité de se prononcer, au cas par cas, sur les éventuelles diffamations, injures, insultes ou incitations à la haine. Pour ce faire, ils doivent nécessairement prendre en considération le type de discours et son contexte. Par exemple, une phrase ne sera pas interprétée de la même façon suivant qu’elle se trouve dans une publication ouvertement satirique, ou dans un journal à visée informative comme Le Monde, ou encore si elle est extraite d’un sketch ou d’un discours politique.

En raison de l’ample pouvoir de décision laissé aux juges pour déterminer les limites de la liberté d’expression, les verdicts rendus varient, donnant raison aux humoristes ou aux plaignants de façon relativement équitable. Toutefois, la tendance générale est plutôt à un renforcement de la liberté d’expression. Entre 1992 et 2014, l’hebdomadaire Charlie Hebdo à été attaqué en justice, en moyenne, deux fois par an et a remporté environ trois-quarts de ces procès. En 2007 un procès est intenté contre le journal pour ses caricatures du prophète Mahomet. Le juge reconnaît alors que les dessins sont choquants et potentiellement injurieux envers les musulmans mais considère qu’il s’agit là des caractéristiques normales de la caricature comme genre littéraire. Dans l’absence d’une «volonté délibérée d’offenser » le journal n’est pas condamné. De nombreuses associations communautaires, particulièrement catholiques et musulmanes, ont été jusqu’à s’indigner en justice des publications de Charlie Hebdo. Cependant, sur les neuf condamnations reçues par le journal en 20 ans, une seule donne gain de cause à une association. Les huit autres concernent des cas d’injures sur les personnes, la plus célèbre restant la condamnation pour insulte envers la fille aînée de Jean-Marie Le Pen.

Si le droit ne condamne pas l’expression humoristique en terme de sujets abordés mais bien en fonction des intentions des auteurs, le jugement politique et social diffère. En effet, cette appréciation a une base culturelle qui trouve sa source dans les émotions ressenties. Souvent, elles servent à justifier des sanctions politiques, telles que l’interdiction de publication ou de représentation. Cette réaction émotionnelle se manifeste d’autant plus lors d’évènements affectant l’identité culturelle nationale. L’hebdomadaire Hara-Kiri, prédécesseur de Charlie Hebdo, en fait l’expérience en 1970 lorsqu’il publie une caricature sur la mort du général Charles De Gaulle, ancien Président de la République. Une semaine après la parution, le journal était interdit de publication par le Ministère de l’intérieur. La rédaction réagit alors en fondant un nouveau journal dont le nom, Charlie, fait référence au célèbre général.

A la question « peut-on rire de tout ? », il semble alors que le droit et la société répondent en cœur « non ! ». Cependant, les critères utilisés pour juger au cas par cas diffèrent amplement. La justice décide en fonction des intentions de l’humoriste, interprétant largement le droit à la parodie et l’insolence. Elle défend la liberté d’expression comme l’une des fondations de la démocratie. Le public, quant à lui, s’exprime en terme des émotions suscitées par les faits, reflétant le sentiment humain d’indignation, une estimation personnelle que « c’est trop, ça va trop loin ». Ces deux échelles de mesure semblent difficiles à concilier. En effet, s’il est délicat et dangereux pour les démocraties de s’aventurer dans la restriction des libertés fondamentales, il est également impossible d’ignorer l’indignation sincère que peuvent provoquer certains sujets parmi une large frange de la population.

Pour sortir de cette impasse, il est encore une fois utile de retourner à l’adage original et de poser la question sous une autre forme : pourquoi peut-on rire de tout mais pas avec n’importe qui ? Il existe des sujets sur lesquels il est difficile de faire de l’humour, puisque certaines personnes, loin de rire, trouveraient cela extrêmement blessant. Certes, l’humour peut également pousser à la réflexion ou exprimer une opinion, mais il ne perd pas de vue son but premier, qui est de faire rire. Dans la sphère privée, il est relativement facile de s’abstenir d’aborder certains sujets en fonction des personnes présentes. Ceci est malheureusement plus problématique dans la sphère publique, lorsque les œuvres humoristiques sont accessibles à tous.

Face à ce constat, une possibilité pour tenter de résoudre cette équation apparemment insoluble, serait de faire intervenir la responsabilité des humoristes. Il ne s’agit pas ici d’autocensure mais bien de guider l’interprétation qu’ils entendent donner à leurs œuvres afin de limiter les malentendus. Pour les œuvres humoristiques orales, sketches ou interventions radiophoniques, il est peut être suffisant que les artistes s’efforcent de préciser leur interprétation. Quant aux dessins et caricatures, l’ajout d’une légende clarifiant l’intention du dessinateur peut être envisagé. L’humour est une forme d’expression très personnelle et une seule œuvre ne pourra jamais faire rire tout le monde. Mais essayer de limiter les sentiments négatifs que les créations humoristiques peuvent susciter serait déjà un grand pas vers climat plus serein dans nos sociétés. Il est malheureusement peu probable que cela ait un impact sur le petit nombre de fanatiques de toutes origines prêts à sortir les armes pour faire taire, par la violence, les opinions contraires aux leurs. Mais il s’agit là d’une toute autre question à laquelle la liberté d’expression ne peut répondre qu’en invitant chacun à exprimer son opinion.

CONTEEEEEEENT

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