Immigration: le passé oublié

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Emigrant’s farewell by Antoine Volkmar © Wikimedia Commons

by Guido Long

Cet été, Matteo Salvini, leader du parti populiste de droite italien la Ligue du Nord, partageait sur sa page Facebook un article au titre clair : « Les ex-émigrés disent non aux réfugiés ». Article éloquent sur la situation actuelle de l’Europe. Les pays auraient-ils oublié leur passé? Aujourd’hui, dans le cadre d’une crise migratoire où des milliers de réfugiés provenant notamment du Moyen-Orient cherchent à entrer en Europe, des populations ayant grandi avec la présence constante de l’émigration refusent de comprendre les raisons qui poussent d’autres personnes à agir comme leurs concitoyens l’ont fait dans le passé.

Monsieur Salvini fait du refus des immigrés une partie prépondérante de sa rhétorique. Son pays a pourtant été particulièrement marqué par l’émigration. Entre 1861 et 1985, près de 30 millions d’Italiens ont quitté leur pays pour chercher fortune en Amérique du Sud (principalement au Brésil et en Argentine), aux Etats-Unis et en Europe du Nord. La Lombardie, région où Salvini est né et qu’il cite souvent en exemple, n’a pas été épargnée par ce phénomène. Entre 1905 et 1913, elle a reçu presque 9% du total de l’argent envoyé en Italie par les émigrés. Comme les migrants d’aujourd’hui, les Italiens ont été confrontés à des stéréotypes et à la défiance de leurs pays d’accueil. En 1891, à la Nouvelle Orléans, des innocents ont été lynchés par une foule de plus de 6000 personnes simplement parce qu’ils étaient Italiens. Les dangers de la généralisation ne semblent pas pour autant trouver une oreille sensible auprès des anciens émigrés. Matteo Salvini cite le président d’une association regroupant des Italiens vivant à l’étranger et des anciens émigrés rentrés en Italie, M. Toso. A l’en croire, même les anciens émigrés en ont assez des « sans-papiers qui se déguisent en réfugiés politiques ». C’étaient pourtant principalement des raisons économiques qui avaient poussé les émigrés italiens eux-mêmes à quitter leur pays, comme le rappelle l’historienne Andreina de Clementi.

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The Displaced by Josef Rolletscheck

La Hongrie, à l’histoire migratoire plus récente, offre également un exemple intéressant. Le pays a connu une forte émigration au cours du XXème siècle, notamment après l’échec de la Révolution de 1956, des milliers de personnes ayant alors fui pour éviter les persécutions. Aujourd’hui, la diaspora hongroise s’élève à 5 millions d’individus, pour une population en Hongrie de moins de 10 millions. Aux Etats-Unis, plus d’un million de citoyens déclarent que leur première origine est hongroise. Cet état de fait détonne avec l’édification par la Hongrie d’un mur destiné à bloquer la marche des immigrés qui suivent la « voie balkanique » pour rejoindre l’Europe centrale et du Nord. Le fort pouvoir emblématique de la mesure vise entre autres à soulager une opinion publique de plus en plus anti-migrants. Le Hungarian Spectrum reporte que la plupart des Hongrois ne pensent pas que l’intégration des immigrés soit possible; 87% d’entre eux estiment que les immigrés sont trop nombreux pour que l’Europe puisse tous les accueillir et 42% considèrent que, si nécessaire, la Hongrie devrait défendre ses frontières par les armes. Les immigrés sont vus comme un danger pour l’économie d’un pays qui, selon le dernier rapport de l’OCDE, sort péniblement de la récession et dont l’un des principaux handicaps est que « l’offre de travailleurs peu qualifiés dépasse largement la demande ». Le scepticisme hongrois face aux possibilités d’intégration serait également lié à des causes culturelles.

Pour Philipp Ther, professeur d’histoire à l’université de Vienne, l’homogénéisation ethnique de l’Europe centrale et orientale joue là un rôle non négligeable. Le désir de faire correspondre les frontières étatiques aux frontières ethniques a entrainé tout au long du XXème siècle de nombreux déplacements de populations ainsi que des épurations ethniques. Les Alliés eux-mêmes après 1945 ont vu dans les migrations forcées le moyen de stabiliser et de pacifier la région. Ce faisant, ils ont achevé de transformer un territoire qui se caractérisait par la diversité de ses populations en un ensemble d’Etats-nations sur le modèle occidental, avec seulement de très faibles minorités. Mais tandis qu’en Europe de l’Ouest l’homogénéisation des populations nationales a été le fait d’un lent processus d’intégration, il a été accompli en Europe de l’Est d’une manière bien plus brutale et artificielle. Aux yeux de M. Ther, « Le fait que ces populations aient vécu séparées, dans des Etats séparés, constitue (…) un frein pour leur faire accepter qu’à âge de la globalisation et de l’européanisation, les populations et les cultures se mélangent invariablement. » Ceci est peut-être plus frappant que le refus des gouvernements. D’un côté, on peut comprendre le fait que les dirigeants de la Hongrie, de la Slovaquie, de la République Tchèque et de la Pologne aient déclaré qu’un système de quotas est inacceptable; la situation est difficile à gérer. Mais que les populations qui ont dû émigrer, ou qui ont vu leurs familles, leurs amis partir à la recherche d’une vie moins difficile, refusent maintenant de se montrer ouvertes à l’égard des personnes ayant les mêmes besoins pourrait être symptomatique d’une faiblesse de l’Union Européenne.

Les mêmes thèmes se répètent et l’Europe pourrait apprendre de son passé. Par exemple, l’idée est maintenant d’offrir la priorité aux familles (comme le dit M. Toso, tout le monde accueillerait une mère ou un enfant en difficulté), plutôt qu’aux hommes seuls, qui représentent selon l’UNHCR 69% des migrants. Cette proportion a pu inquiéter des pays d’accueil. Cependant, parmi les Italiens émigrés cités auparavant, plus de trois quarts étaient des hommes. Les raisons pour lesquelles les hommes sont en général plus nombreux à partir sont les mêmes qu’il y a cinquante ou cent ans. Le voyage est souvent trop long et trop difficile pour les enfants et les personnes âgées. Les femmes restent alors s’occuper d’eux pendant que les hommes tentent leur chance. Le fait que les ex-émigrés eux-mêmes ne fassent pas le lien entre la situation des migrants et leur propre histoire et qu’ils refusent d’accueillir des personnes fuyant guerre et misère témoigne de l’intérêt d’une action au niveau européen. La Commission pourrait ainsi mener des campagnes (ses pages sur les réseaux sociaux sont très actives) pour rappeler aux citoyens les expériences de leurs ancêtres, de manière à les sensibiliser sur la question de l’émigration.

 

 

 

 

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