Etat d’Urgence – Qu’est-ce qui vient après?

 

by Anthony Bruder

« Nous sommes en guerre » a déclaré François Hollande, président de la République française après les attentats du 13 novembre. Daesh a, pour ainsi dire, apporté le combat au foyer. Une instabilité régionale, un conflit ethno-religieux, est devenu et reste encore une guerre totale contre les valeurs de l’Ouest, ces valeurs qui se trouvent incarnées dans la République : liberté, égalité et fraternité laïques, les pierres angulaires de l’identité française.

La rhétorique était imposante. Aucun des observateurs présents n’aurait pu douter que la mise en place d’un état d’urgence était nécessaire, alors même que la demande du président de prolonger les douze jours fournis par la constitution jusqu’à trois mois, puis la décision le 16 février de le prolonger une nouvelle fois jusqu’en mai, auraient pu susciter des réserves. Pourtant, quand les mesures extrêmes seraient-elles appropriées, si ce n’est in extremis ? Il faut maintenant, trois mois après les attentats et la déclaration d’un état d’urgence, évaluer l’efficacité de celle-ci.

Loin d’avoir amélioré la situation en France, les effets les plus palpables ont été pour la plupart négatifs (Monde Diplomatique, janvier 2016). En ce qui concerne le nombre des arrestations liées aux attentats, « le bilan apparaît bien maigre : une seule mise en examen pour terrorisme et aucune information judiciaire. » Les résultats concrets de l’état d’urgence paraissent insignifiants, en comparaison avec le véritable brouhaha qui entoure sa mise en place. Les résultats judicaires ne sont certes qu’une des façons de mesurer le succès de l’état d’urgence. Selon le New York Times (1 février), la France dépense presque un million d’euros chaque jour pour augmenter la sécurité. Néanmoins, même en prenant en considération le nombre élevé de vigiles dans tous les magasins, centres commerciaux, voire salles de concert en région parisienne, ainsi que les patrouilles devant les lieux sensibles et la traque intensifiée des terroristes à l’étranger – en Grèce par exemple, comme le rapporte le Parisien (fév.) – l’on s’aperçoit vite qu’il n’est pas vraiment possible de savoir jusqu’à quel degré l’état d’urgence a eu l’effet prévu.

Il existe aussi un bilan sociétal peu noté du renforcement de la sécurité, mis en lumière par un journaliste du Monde Diplomatique. J.-J. Gandini s’est penché sur le bouleversement de la vie privée et du processus judiciaire en France pendant les derniers mois. Selon lui, une police toute-puissante et « sans boussole » agit « au mépris de l’efficacité et des libertés fondamentales. » Il suffit d’en donner deux exemples.

Police-IMG_4105©Rama, Wikipedia Commons

Le 24 novembre, en Dordogne, la police fait une rafle dans l’appartement d’un couple suspecté d’avoir participé à une manifestation contre le nouvel aéroport de Notre-Dame-des-Landes. À l’aube. La seule raison donnée est qu’il y a « de sérieuses raisons de penser que peuvent se trouver dans les locaux des personnes, armes, ou objets susceptible d’être liés à des activités à caractère terroriste. » Le 8 décembre, un père de famille assigné à résidence depuis le 15 novembre est acquitté. En l’arrêtant, la Police a découvert la gravure d’un « barbu » inquiétant qui lui appartenait. Martyre musulman ? Le dessin incriminé était une représentation de Léonard de Vinci. Évidemment, l’une des difficultés rencontrées par le gouvernement est qu’il est aisé de relever les erreurs qu’il commet, tandis qu’il peut lui être très difficile de faire connaitre au public les attentats empêchés et les terroristes capturés, pour des raisons de sécurité.

Cependant, selon Gandini, le problème ultime réside dans la formulation particulière du dispositif qui confère à la Police les pouvoirs extraordinaires, une formulation qui semble mettre l’emphase davantage sur le ‘comportement’ que sur l’activité observable. La police a donc le droit d’agir contre n’importe qui, pourvu qu’il existe « des raisons sérieuses de penser que le comportement de la personne constitue une menace pour la sécurité et l’ordre public. » Une mentalité sans doute pernicieuse. Nous retrouverons-nous dans un scénario où les gens risquent d’être traités de criminels, non parce qu’ils le sont, mais parce qu’on les juge susceptibles d’en être ? Situation perturbante pour la République, conclut Gandini. Peut-être ; mais ne soyons pas trop impatients. Rappelons qu’aucune action prise par le gouvernement à ce jour ne viole la Constitution ; qu’il reste ainsi longtemps.

Au bout du compte, malgré les voix haussées à la fois pour et contre l’état d’urgence, il semble pour l’instant impossible de savoir s’il a concrètement rempli son objectif. Jettera-t-il une ombre sur la France, ou est-il un symbole fulgurant de la juste lutte contre Daesh ? Il est encore trop tôt de le dire.

 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s