Menaces sur la démocratie

Petra Staduan

Des politiciens démocratiquement élus, qui travaillent au démantèlement de la démocratie, des partis traditionnels en crise, les doutes qui accablent la social-démocratie, ce ne sont là que quelques-uns des exemples qui caractérisent notre époque comme post-démocratique.

Le livre Post-Democracy de Colin Crouch donne des pistes de réflexion et peut être chaudement recommandé à tous les démocrates. Le fait que son livre a paru encore avant la crise de 2008, le printemps arabe et le mouvement occupy, rend cette lecture prophétique d’autant plus intéressante.

La « post-démocratie » n’est pas à comprendre comme un concept à la mode, mais plutôt comme une clef de lecture pour une réflexion sur l’évolution de la démocratie voire sa régression, qui rappelle des périodes pré-démocratiques. On reconnaît ce développement à divers symptômes.

La mise en œuvre du traité TTIP par exemple est un phénomène typiquement post-démocratique : d’une part les négociations sont menées à huis clos, mais les mesures discutées elles-même échappent au contrôle parlementaire.

Crouch voit la crise de la démocratie entre autres dans l’émergence d’une nouvelle classe dominante politique et économique. Celle-ci a retrouvé le rôle privilégié, en plus du pouvoir et de la prospérité, qu’avaient déjà les classes dominantes des temps pré-démocratiques.

Selon Crouch, ce sont à présent des élites économiques qui commercialisent le monde politique et l’entraînent dans leurs trajectoire. En outre, elles contournent même le pouvoir politique des états.

Derrière le jeu des élections, les partis politiques et les politiciens d’aujourd’hui sont en relation étroite avec des sociétés privées, des lobbyistes et des conseillers. Un autre symptôme de la post-démocratie est la « personnalisation » des élections : les politiciens luttent pour la confiance de leurs électeurs, comme s’ils n’avaient qu’eux-mêmes à vendre.  Par ailleurs, les électeurs réagissent à de simples signaux, prémâchés et préparés par des faiseurs d’opinion qui à leur tour sont influencés par des experts des partis politiques ou l’industrie médiatique elle-même.

“La « post-démocratie » n’est pas à comprendre comme un concept à la mode, mais plutôt comme une clef de lecture pour une réflexion sur l’évolution de la démocratie voire sa régression, qui rappelle des périodes pré-démocratiques.”

Il y a une lutte permanente pour l’attention dans les médias et dernièrement de plus en plus sur les réseaux sociaux. La simplification des contenus politiques dégrade la politique elle-même, rend impossible un débat sérieux et, ce qui est plus grave, elle réduit la compétence des citoyens pour en faire des récepteurs passifs et apathiques.

Il n’existe pas aujourd’hui de classe sociale définie, en revanche il y a un déséquilibre politique. Dans les sociétés non-démocratiques, les privilèges d’une classe sont exposés avec fierté et arrogance et la classe subalterne s’en contente. La démocratie remet en question ces privilèges au nom de la classe subalterne. La post-démocratie nie l’existence des deux, celle des privilégiés comme celle des subalternes.

Au 19ème siècle la tâche principale de la politique consistait à répondre à l’existence de la classe ouvrière. Les catholiques français parlaient de « la question sociale ». Après la deuxième guerre mondiale, cette classe a connu une forte croissance. Cependant, à partir des années soixante, la « classe de l’avenir » a commencé à décroître et les nouvelles conditions de travail ont rendu  l’image du travailleur floue.

La majeure partie des gens aujourd’hui est difficile à définir. Des réformateurs comme Die Neue Mitte, Riformisti ou le New Labour,  n’ont pas trouvé de formule qui représente les intérêts critiques de la nouvelle classe ouvrière subalterne de la période post-industrielle.  La classe moyenne d’aujourd’hui ne cherche de moyens et solutions d’amélioration sociale que dans la mesure où ceux-ci ne valent que pour elles et ses enfants. Ce groupe reste avant tout passif.

Crouch pense qu’il y a un chantier démocratique essentiel : l’inégalité croissante et l’augmentation de la pauvreté relative et absolue. Cette oubli conduit à la montée en puissance des partis nationalistes et xénophobes. Crouch relève que cette évolution n’est pas forcement liée au racisme de la population mais renvoie au désir d’une politique qui prenne au sérieux les soucis des gens. Ce rapport entre les partis et les électeurs influence aussi l’intérieur des partis. Les militants sont remplacés par des conseillers professionnels. Des membres de grandes sociétés font partie un certain temps du cercle des conseillers, et des membres de parti deviennent lobbyistes. Cela rend les partis plus volatiles. Crouch prend comme exemple d’un parti post-démocratique la Forza Italia de Berlusconi.

Le diagnostic de 2004 est plus actuel que jamais. Les enchevêtrements entre acteurs financiers et politiques, visibles récemment sous forme de Panama Papers ou de scandale chez VW, les résultats électoraux des partis opposés à la construction européenne, les sommes énormes consacrées à la communication publique par les ministères, tout cela montre bien que nous sommes entretemps arrivés de plain-pied dans la post-démocratie.

 

Colin Crouch, Post-Democracy, Polity 2004, 123 pages

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